Ne consommez pas Internet, soyez Internet

Appréciation : 

Aujourd’hui est un jour un peu spécial, car cela fait maintenant 5 ans exactement que je me suis lancé dans la grande aventure qu’est l’auto-hébergement. En effet, le 30 avril 2013, avec un bagage quasiment nul en administration système (le terme désignant la gestion d’un serveur) et même en informatique au sens large, j’ai tout de même décidé de monter mon propre serveur avec l’aide précieuse de la communauté Fedora, la distribution que j’utilise couramment sur mon ordinateur personnel et que j’ai décidé d’utiliser pour mon serveur.
Cela fait donc 5 ans que j’ai un ordinateur chez moi qui tourne 24 h sur 24, 7 j sur 7 et qui me permet d’héberger mes différents sites Web, ce blog par exemple ou ma galerie photo, ainsi que plusieurs services Web ouverts à tous ou encore un “cloud” personnel et même à une époque un serveur de courriel (que j’ai arrêté depuis longtemps car trop contraignant en auto-hébergement).
Je dois avouer que, avec mes peu de compétences, même après 5 ans, je suis le 1er surpris de voir que cette aventure se poursuit encore et que je n’ai pas l’intention de l’arrêter de suite. :-)

Il est tout de même important de signaler qu’avoir son propre serveur n’est pas juste un détail technique, mais c’est aussi, et surtout selon moi, un choix politique. Avoir mon propre serveur me permet une liberté totale dans mes choix, dans les logiciels que j’utilise, dans ce que souhaite dire ou ne pas dire dessus et surtout me permet de protéger au mieux mes données personnelles. Je ne suis pas dépendant d’une entreprise extérieure (à part mon fournisseur d’accès Internet et mon fournisseur de nom de domaine) qui pourrait avoir les pleins pouvoirs pour me censurer ou m’espionner comme le font Facebook et Google. Avoir mon propre serveur permet d’assurer que mes données personnelles, privées et secrètes ne voyagent pas à l’autre bout du monde sur un data-center Amazon ou chez Facebook. Et ça, à l’époque de l’hyper-centralisation d’Internet, c’est une liberté importante que je souhaite conserver.

Cette liberté a cependant un coût, pas forcement économique bien qu’avoir un serveur chez soi demande du matériel, une connexion Internet et impacte la facture d’électricité, mais aussi du temps et surtout une responsabilité vis-à-vis des Internautes se rendant sur les différents sites et services hébergés chez moi. Il est important de savoir que l’administrateur d’un serveur peut avoir accès à une quantité d’informations très importante sur les personnes qui visitent et utilisent les sites hébergés dessus sans mêmes qu’ils soient parfois au courant. Si un service de cloud est proposé, il peut avoir accès aux données que les gens mettent dessus (sauf si elles sont chiffrées, ce qui est possible avec Nextcloud par exemple). Si un serveur de courriel est proposé, il peut lire les messages privés des gens (cf. cet article que j’avais écrit il y a quelques années sur les coulisses des mails qui montrent bien cet aspect). S’ils visitent un site hébergé dessus, il peut avoir accès à l’IP (et donc la géolocalisation), le type de matériel utilisé (PC, smartphone, tablette), le sytème d’exploitation (Windows, Linux, Android), le temps passé dessus, quelle page il va voir, etc. Autant de données que les Internautes laissent derrière eux sans le vouloir et parfois sans même le savoir et qui en disent beaucoup sur leurs personnalités et leurs habitudes.
Bref, être administrateur d’un serveur, c’est un grand pouvoir et donc une grande responsabilité. C’est pour cela, que j’essaye de respecter au mieux une sorte de charte éthique pour respecter au mieux les personnes qui se rendent sur mes sites. D’ailleurs, j’avais formulé il y a quelques années une sorte de « serment de l’administrateur » basé sur le même format du serment d’Hippocrate, pour les médecins vous pouvez aller le lire par ici si cela vous intéresse.
Plus récemment, et surtout en plus sérieux et complet que mon serment écrit à la va-vite, Framasoft lance en 2016 les CHATONS pour « Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires » afin justement de proposer aux Internautes une multitude d’alternatives aux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) qui seraient plus respectueuses de la vie privée des Internautes. Ils ont alors rédigé une charte qui permet alors de regrouper des hébergeurs ayant une même volonté de libérer le Web et les Internautes.

C’est donc pour cette raison que j’ai choisi de m’auto-héberger il y a 5 ans, même si je n’y connaissais rien, même si je ne savais absolument pas dans quoi je me lançais. Je savais que j’aurai toujours des gens pour m’aider et m’accompagner dans cette aventure, et pendant ces 5 années, ça a toujours été le cas.

Il y a aussi une seconde raison qui m’a poussé à monter mon propre serveur, et elle remonte exactement 20 ans avant que je décide de le faire. Le 30 avril 1993, le CERN décide d’élever le Web (ou plus exactement le “World Wide Web”) dans le domaine public. Le Web est un outil développé quelques années plus tôt par Tim Berners-Lee permettant de consulter, avec un navigateur, des pages accessibles sur des sites (définition paraphrasée de Wikipédia). Cela parait basique comme outil, mais il faut se rendre compte que cette décision a profondément changé la société de l’époque pour donner l’Internet que nous connaissons aujourd’hui. Le Web a donné à toutes et tous, aux quatre coins du monde, un accès sans limite à la connaissance, au partage et a directement offert à des millions et maintenant des milliards de personnes une liberté d’expression qu’aucune autre technologie n’a pu proposer avant ça (je parle ici d’un point de vue purement technique, il y a encore bien des pays qui n’ont pas encore accès à cette liberté).
Je pense qu’il est utile de s’imaginer que si des gens comme le patron de Facebook avaient été à la place des personnes du CERN de l’époque, notre société aurait été très différente et le blog que vous lisez en ce moment même n’aurait très probablement pas pu exister, du moins pas sous cette forme.

Grâce à cette décision, Wikipédia peut exister pour devenir l’encyclopédie la plus complète qui puisse exister de nos jours. Grâce à cette décision, il est possible d’avoir son serveur chez soi sans demander l’autorisation à personne. Grâce à cette décision, vous pouvez lire mon blog et je peux partager mes photos à la terre entière. Grâce à cette décision, vous pouvez lire, parler, débattre, vous informer, écrire librement sur l’Internet.

Grâce à cette décision, vous n’êtes pas juste un consommateur d’Internet, mais vous pouvez être Internet, vous pouvez créer Internet comme bon vous semble. Et parce que cette liberté est importante pour notre société actuelle, j’irai jusqu’à dire que vous devez être Internet afin de protéger et défendre cette espace de liberté qui est de plus en plus menacé par les GAFAM notamment. Et ce n’est pas moi qui dis ça, mais Tim Berners-Lee (le créateur du Web) lui-même qui s’en inquiète dans ses deux dernières publications de 2017 et 2018 : Three challenges for the web, according to its inventor et The web is under threat. Join us and fight for it ; je crois que ce dernier titre parle de lui-même.

C’est pour cette raison, que vous devriez utiliser au maximum des outils libres et décentralisés et, si vous en avez les moyens, de vous auto-héberger. Il existe d’ailleurs d’excellents outils clefs en main pour cela comme Yunohost ou encore des centaines de bénévoles qui sont prêts à vous accompagner comme ils m’ont accompagné il y a 5 ans.
C’est aussi pour cette raison que vous ne devriez pas utiliser des services contraires au fondement même du Web tels que Facebook, Google, Twitter et compagnie qui menacent directement ces libertés. Ils cherchent à modifier profondément la façon dont nous interagissons ensemble, dont nous partageons, dont nous communiquons. Ils cherchent à détruire le modèle même d’un Internet libre et ouvert qui leur a permis d’exister à leurs tout débuts et ce à des fins commerciales et de monopôle.
Il existe pourtant à l’heure actuelle de nombreuses alternatives pour décentraliser le Net et le rendre plus libre et plus perenne dans le temps. Diaspora* et Mastodon sont par exemple deux alternatives sérieuses pour remplacer et se libérer de Facebook et Twitter. Ces alternatives ne sont certes pas parfaites, n’ont pas les mêmes fonctionnalités ou la même ergonomie que les outils des GAFAM, il n’y a pas autant de monde dessus, mais elles vous respectent et partagent la même volonté d’un Internet libre et ouvert que les personnes du CERN ont voulu vous offrir il y a 25 ans.

C’est donc principalement pour cette raison que j’ai décidé, le 30 avril 2013, d’ouvrir mon bout d’Internet personnel, juste parce que je peux le faire. Et cette liberté, nous devons la conserver et la protéger.

Je suis Internet
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