Crit’air, quand la vignette devient plus fumeuse que le nuage de pollution

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Introduction

En tant que possesseur d’un véhicule, et surtout habitant à Grenoble, la vignette Crit’air commence à devenir plus ou moins une obligation si on veut pouvoir rouler sans souci. Mais à regarder de plus près ce petit macaron à 4,18 €, on commence à voir un petit nuage grisâtre ressemblant à peu de chose près au nuage jaunâtre de pollution qu’elle est censée combattre.

Pour rappel, cette vignette catégorise les véhicules motorisés (voiture, moto, camion, OVNI) selon leur niveau de pollution. Ainsi, lors d’un pic de pollution certaines catégories sont interdites à la circulation car considérés comme trop polluantes. À première vue, on pourrait dire que le système est pas mal : si on a une voiture qui pollue beaucoup on ne peut plus rouler et plus le pic de pollution s’éternise, plus le nombre de catégorie est interdit de circulation. Cependant, la réalité est bien moins idéaliste et rose que cela.

Tout d’abord, on va mettre une petite chose au clair : TOUS les véhicules polluent, que ce soit lors de leur fabrication, pendant leur utilisation ou pendant leur fin de vie dans une casse, tous, même les véhicules électriques, ils polluent juste ailleurs et du coup on le voit moins c’est tout.
La seule solution si vous ne voulez pas polluer c’est de marcher ou prendre un vélo. :-)

Où chercher des informations sur la vignette ?

Attention, en faisant mes recherches, j’ai vu que plusieurs sites faisaient les intermédiaires pour acheter la vignette avec des coûts bien plus importants que prévu. Il n’y a que deux sites de référence, et aucun autre :

Comment fonctionne la vignette Crit’air ?

Voilà, maintenant que la base est posée, regardons le classement de leur vignette (infographie tirée du site http://www.developpement-durable.gouv.fr/certificats-qualite-lair-critair).

Tableau vignette Crit’air

On voit bien que les deux seuls critères qui entrent en compte dans la catégorisation des véhicules est le code de la norme EURO (lié à la date de mise en 1re circulation) et du type de carburant (diesel vs essence).
Du coup, une première question peut se poser : un véhicule polluant mis en circulation en 2016 est-il mieux noté qu’un véhicule moins polluant mis en circulation en 2010 ? Et bien… oui. Vous pouvez acheter un 4×4 récent ayant un malus écologique élevé mais récent sera catégorie 1 alors qu’un véhicule citadin sans malus de 2006 sera moins bien noté. Cohérence quand tu nous tiens.

En fait, cela s’explique par le fait que le malus écologique (qui est de toute façon remboursé par le concessionnaire pour que les gens achètent la voiture) est seulement calculé à partir des émissions de CO2 et non sur les émissions d’oxydes d’azote (NOx), des particules fines ou encore du monoxyde de carbone (CO). Du coup, on peut avoir une voiture polluante (car le CO2 est bien un polluant) fortement taxée tout en ayant une bonne note sur la vignette.

La norme européenne d’émission se base quant à elle sur les émissions de polluants directement dangereux pour les personnes et l’environnement (particules fines, oxyde d’azote, monoxyde de carbone, etc.). Tous les 5 ans, celle-ci s’incrémente et durcit les taux d’émission des différents véhicules. Du coup, un véhicule essence de classe 6b sera, selon des tests effectués sur les moteurs, moins polluant qu’un véhicule de classe 4. Les tests — comme le test WLTC qui sera utilisé pour la classe 6c — simulent des situations de conduite (autoroute, route, arrêt, démarrage, ville, etc.) pour mesurer les taux d’émission du véhicule. Pour rappel, l’affaire Volkswagen sortie en 2015 était justement sur le trucage des résultats lors de ces tests pour minimiser les taux de polluants émis.

Une mesure sur le long terme ?

À voir comme ça, on pourrait penser que la mesure est bien et réglera les problèmes de pollution dans certaines villes : les véhicules les plus polluants selon la norme européenne d’émission (donc ayant un numéro Cri’air élevé) seront rapidement interdits de circulation lors de pics de pollution. Sauf que non, pas tellement, du moins pas sur le long terme.

En effet, les voitures les plus « écologiques » (électriques et hydrogène) sont actuellement numérotées à 0 puis dans l’ordre croissant pour les voitures de plus en plus « polluantes », jusqu’à 5. Cependant, si on espère que cette mesure ait été étudié un minimum pour être durable, comment les vignettes seront-elles décernées dans les 5, 10, 20 prochaines années sur les prochains véhicules ?
Les futurs moteurs seront logiquement toujours plus performants et donc de moins en moins polluants selon les critères de la norme EURO de plus en plus stricte. Quelle sera alors la catégorie de leur vignette par rapport à l’échelle actuelle ? Ils seront alors meilleurs que les véhicules notés à ce jour par la note 1 sans laisser la possibilité de rajouter de nouvelles catégories.
En réfléchissant deux minutes sur cette question, inverser l’ordre de l’échelle aurait permis de créer de nouvelle classes au-delà de 5 pour les futurs véhicules toujours plus « écologiques ».

J’y vois donc deux interprétations possibles :

  • soit cette mesure est purement superficielle et n’a pas pour vocation de durer sur le long terme ;
  • soit il est prévu de devoir payer régulièrement une nouvelle vignette pour changer de catégorie avec le temps (option qui a l’air d’être réfutée par le gouvernement).

Dans les deux cas, je trouve le modèle utilisé, et imposé, particulièrement discutable n’invitant pas à payer cette vignette.

Par curiosité, j’ai alors envoyé un courriel depuis la page de contact de https://certificat-air.gouv.fr pour leur demander leur vision à long terme. Mon message a été envoyé le 22 janvier dernier… pour avoir une réponse le 21 février (réponse non modifiée) :

Bonjour,

Étant que le fabriquant de la vignette.

A ce jour cette vignette est obligatoire dans certaine ville pour circuler, si vous ne disposer pas cette vignette et que vous circuler dans une de ces villes vous êtes verbalisable.

Aujourd'hui nous ne pouvons vous donner plus d'explication, nous dépendons tous du ministère de l'écologie et nous ne pouvons connaître le futur.

Cordialement,

Quand je pense qu’il a fallu attendre un mois entier pour recevoir une réponse aussi affligeante que celle-ci, je dois avouer que j’ai été très déçu.
Plusieurs points me dérangent énormément dans cette réponse :

  • déjà, quand je contacte un site officiel du ministère je serai en droit d’attendre une réponse du ministère et non celle du fabriquant de la vignette qui n’aura clairement pas un avis objectif sur la question posée ;
  • ensuite, quand le fournisseur de la vignette me dit que leur bout de papier est obligatoire sous peine de verbalisation, ça me fait doucement sourire vu qu’il récupère une partie des 4,18 € du coût. Pas étonnant qu’ils disent de l’acheter. Avec un parc automobile de 38 652 000 au premier janvier 2016 (source), la recette est très fructueuse pour lui. De plus, si j’ai bien compris l’histoire : si on roule dans zone réglementée suite à une période de pollution on est verbalisable que si la voiture en question n’a pas le droit de rouler (qu’elle ait sa vignette ou non, dans le second cas un contrôle de la carte grise est fait par le policier pour connaître sa catégorie) ;
  • enfin, qu’on me réponde qu’on ne peut pas prédire le futur me choque pas mal. Le fait d’être dépendant du Ministère de l’écologie a l’air de les empêcher de réfléchir au-delà de leur rentabilité trimestrielle. Triste constat. :-(

Bref, leur réponse est aussi affligeante que bâclée et surtout ne répond à aucune des interrogations posées.

Quel impact des restrictions sur la qualité de l’air ?

Sur Grenoble, nous avons déjà vécu plusieurs périodes de restriction de circulation suite à des niveaux de pollutions élevés. Le graphique ci-dessous montre l’évolution des taux de particules fines au niveau de la rocade sud de Grenoble entre le premier janvier et le 15 février 2017. Pour information, la dénomination PM10 et PM2.5 signifient respectivement les particules en suspension dans l’air dont leur diamètre est inférieur à 10 µm et les particules fines dont le diamètre est inférieur à 2,5 µm. Les données sont issues du site Internet de l’organisme Atmo Auvergne-Rhône-Alpes, organisme agréé par le Ministère de l’Écologie, du Développement Durable et de l’Énergie pour la surveillance et l’information sur la qualité de l’air en Auvergne-Rhône-Alpes.

Taux de particules fines PM10 et PM2.5 entre le 01/01/2017 et le 15/02/2017

Les restrictions de la ville de Grenoble (et plus généralement de la Métro) lors d’un pic de pollution commencent lorsque la quantité de particules fines dépasse les 50 µg m-3. Après deux jours de période de pollution, la vitesse est réduite de 20 km/h sur les grands axes (voies à plus de 90 km/h). Après 5 jours les premières interdictions de véhicules arrivent pour ceux n’ayant pas de vignette (véhicules de plus de 20 ans). Enfin, après 7 jours de pollution, les véhicules des catégories 4 et 5 sont à leur tour interdits.

À partir du graphique ci-dessous et des messages sur Twitter (je n’ai pas pu retrouver l’information ailleurs…) de La Métro relatifs au pic de pollution, on peut définir les différentes dates :

  • 19 janvier : début du pic de pollution
  • 21 janvier (J2) : les premières réductions de vitesse sont appliquées (tweet de La Métro)
  • 24 janvier (J5) : interdiction de circulation aux véhicules de plus de 20 ans (tweet de La Métro)
  • 26 janvier (J7) : interdiction des véhicules de catégorie 4 et 5 (tweet de La Métro)
  • 31 janvier (J12) : fin du pic de pollution (tweet de La Métro)

Peut-on dire que la mesure de la ville a réduit considérablement le pic de pollution ? Pas si sûr quand on compare les taux de polluants et les conditions météorologiques.
En reprenant le même graphique qu’au-dessus et en ajoutant les précipitations issues de Météo France, on peut observer qu’elles apparaissent lorsque le pic diminue.

Taux de particules fines PM10 et PM2.5 entre le 01/01/2017 et le 15/02/2017

Vous me direz que la pluie arrive après la descente, mais la perturbation était déjà installée sur la ville depuis quelques jours comme le montrent les images satellites que j’ai récupérées sur le site http://fr.sat24.com :

Image satellite en infra-rouge du 26/01/2017
Image satellite en infra-rouge du 26/01/2017

Image satellite en infra-rouge du 27/01/2017
Image satellite en infra-rouge du 27/01/2017

Image satellite en infra-rouge du 28/01/2017
Image satellite en infra-rouge du 28/01/2017

Image satellite en infra-rouge du 31/01/2017
Image satellite en infra-rouge du 31/01/2017

Globalement, pour avoir vu passer plusieurs périodes de pollution importante sur Grenoble, toutes se sont arrêtées suite à l’arrivée d’une perturbation, jamais les restrictions des véhicules n’ont significativement impacté la qualité de l’air en ville selon moi.

Quelle efficacité sur cette vignette finalement ?

À mon avis, pas beaucoup. Elle pourrit encore un peu plus la vie des personnes vivant en ville (ou à côté) en les forçant à acheter une vignette inutile et mal conçue sans étudier des solutions plus viables. Cependant, vu que la stratégie des gouvernements depuis pas mal de temps maintenant est de montrer qu’on agit même si ça n’a aucun effet, les problèmes ne risquent pas d’être résolus sur le long terme.

Par exemple, toute la ville de Grenoble est passée à 30 km/h au lieu de 50 depuis le 1er janvier 2017. Déjà, je ne pense pas qu’il était possible de rouler à plus de 30 avant vu la quantité impressionnante de feux rouge non synchronisés forçant alors les voitures à s’arrêter tous les 50 mètres. De plus, quand on regarde deux minutes les rendements et l’efficacité des moteurs de voiture, on constate que celles-ci sont les plus polluantes à faible vitesse et encore plus lors du démarrage. Finalement, la mesure adoptée a très probablement un effet plus néfaste pour l’environnement que l’inverse.

Au contraire, il serait plus intéressant d’optimiser la régulation des feux de la ville (de toute façon les Grenoblois ne s’arrêtent même plus aux feux rouges… et ça peut se comprendre), de construire des parkings en dehors de la ville pour les personnes vivant autour, de développer les réseaux de transports en commun le weekend et la nuit, d’aider les gens à acheter une nouvelle voiture, de développer le covoiturage (je profite ici pour mentionner la ligne de covoiturage Vercors ⇆ Grenoble illicov que j’ai découvert via Fla :-)), ou l’autopartage, etc. On pourrait aussi rendre plus cohérente et durable le modèle de la vignette en regroupant les malus écologiques à la vente du véhicule (qui pour rappel ne se base que sur les émissions de CO2) et les émissions de particules fines et autres polluants.
Bref, il existe plein de solutions pour améliorer la qualité de l’air dans nos villes. Rajouter une énième taxe (parce qu’au final c’est une taxe) ne réglera pas grand-chose à part remplir les caisses de l’État et d’une entreprise.

Aussi, on voit clairement que les zones les plus polluées sont majoritairement des lieux très fréquentés par des camions pour le transport de marchandise : Grenoble qui fait le pont entre les Alpes et Lyon, la vallée de l’Arve pour se rendre en Italie, la Maurienne pour l’Italie aussi, etc. Bref, les plus polluants ne sont pas les habitants des villes — qui utilisent majoritairement les transports en commun ou des vélos — mais surtout des gens qui traversent les quatre coins de l’Europe pour transporter des marchandises. Là encore, des choix stratégiques peuvent être faits pour favoriser les transports ferroviaires par exemple, qui est moins polluant que le transport routier.

Conclusion

Finalement, je n’ai pas la vignette sur ma voiture… et je ne compte pas l’acheter tant que je ne serai pas convaincu qu’elle aura un effet pour l’environnement sur le long terme et non pour remplir les poches d’une entreprise qui vend des macarons à 4,18 € pour quelques années d’utilisation. Il y avait déjà eu la vignette verte quelques années auparavant, maintenant celle-ci, dans 6 mois avec le prochain gouvernement il y en aura peut-être une autre. Bref, vu qu’on est pas foutu d’avoir une stratégie viable on ne fera jamais rien de constructif.
En espérant que le prochain président fasse quelque chose de plus constructif et pérenne, mais j’en doute vraiment.

Pour information, cet article était écrit en très grosse partie depuis février dernier, mais ayant contacté à plusieurs reprises le Ministère sur ces questions, j’ai voulu attendre leur réponse pour compléter ce billet… Malheureusement, je n’ai jamais eu de retour de leur part. Ils devaient sans doute être plus occupés à faire leurs cartons plutôt que de me répondre. :-/
Si un jour j’ai de leur nouvelle, je rajouterai un commentaire à ce billet. :-)

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