Bien écrire les nombres et les unités

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Introduction

Comme certains le savent peut-être, je ne suis pas informaticien mais un scientifique ayant fait ses études dans les sciences des matériaux. Écrire des nombres, des valeurs physiques et des unités fait plutôt partie de mon quotidien. Bien écrire des nombres, des valeurs physiques et des unités, c’est une autre histoire.
Dans de très nombreuses publications, articles ou même billets contenant des nombres ou des valeurs physiques, chimiques ou encore monétaires, il est fréquent de les voir très mal orthographiés : des fois avec des espaces, des fois sans, des fois avec des majuscules et des fois non. Bref, c’est plutôt aléatoire selon le rédacteur.

Bien entendu il existe de nombreuses règles, normes et recommandations visant à écrire correctement les nombres et les unités. J’ai donc décidé de réaliser un état des lieux de ce qui doit se faire.

Cet article étant finalement beaucoup plus long que prévu (pour tout avouer, je ne pensais pas que mes recherches m’enverraient aussi loin et viennent déstabiliser certaines de mes certitudes), je parlerai du package LATEX créé justement pour respecter ces normes dans un prochain billet. Surtout qu’il y a beaucoup de choses à dire dessus. je n’ai donc pas voulu vous submerger de la théorie et de la pratique dans un même article.

La typographie des nombres et de leurs unités

Avant-propos

Tout ce qui va suivre est relatif aux règles et normes typographiques françaises. Celles-ci peuvent être variables suivant les pays, même francophones.

Les espaces

ESPACE n. f. xviie siècle.
TYPOGR. Petite pièce de métal, de largeur et d'épaisseur variables, qui sert à séparer les mots. Espace fine, forte. Mettre une espace plus épaisse pour justifier la ligne.
Source : Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition.

Avant de commencer, il faut que je détaille un point plutôt important : les espaces. Contrairement à ce que votre clavier AZERTY vous dit, il n’y en a pas qu’une mais trois différentes :

  • l’espace justifiante : celle par défaut que tout le monde utilise pour séparer des mots. Sa largeur est variable afin de justifier le texte aux marges de la feuille ;
  • l’espace mot insécable : celle-ci empêche, comme son nom l’indique, de séparer les deux mots qu’elle lie en cas de retour à la ligne. L’espacement de ce caractère reste toujours le même. L’espace mot insécable est par exemple utilisée avant les deux points — : — ou à l’intérieur des guillemets — « et » —. Enfin, elle est aussi utilisée pour la séparation des groupes de chiffres dans un nombre et pour séparer un nombre de son unité. Sur un logiciel comme LibreOffice elle est généralement insérée automatiquement lors de la frappe et est affichée par un (moche) rectangle gris ;
  • l’espace fine insécable : cette dernière espace est plus courte que les deux précédentes. Elle est notamment utilisée avant un point d’interrogation — ? —, un point d’exclamation — ! — et un point virgule — ; —.

La typographie des nombres

Maintenant que les différentes espaces ont été développées, passons à l’écriture de nos nombres :

  • pour les nombres exprimant une quantité : il n’y a aucune espace pour les nombres inférieurs à 999. Au-delà, une espace insécable doit séparer chaque groupe de trois chiffres : 123 456. Pour les chiffres après la virgule le principe est le même : 123 456,789 12 ;
  • pour les nombres exprimant un numérotage : il n’y a jamais d’espace. Par exemple : page 1984 ;
  • pour les nombres décimaux : c’est une virgule qui est utilisée et non un point (cela paraît évident, mais c’est toujours bon à rappeler) ;
  • pour les nombres négatifs : il n’y a pas d’espace entre le signe moins et le nombre. Par ailleurs le signe moins n’est pas le même caractère que le trait d’union. Il est plus long est n’est pas à la même hauteur : −/- ;
  • pour les angles : il n’y a pas d’espace entre le nombre et le symbole d’unité. Entre chaque valeur il y a une espace insécable : 12° 34′ 56″. Les symboles utilisés pour les minutes — ′ — et les secondes — ″ — ne sont pas des apostrophes courbes — ’ — ou droites — ' — mais des primes et doubles primes ;
  • enfin, pour les notations scientifiques : le symbole à utiliser n’est pas un x et encore moins un astérisque — * — mais une croix de multiplication — × —. Il y a une espace insécable entre les différents caractères : 6,626 069 57 × 10−34.

La typographie des unités et valeurs physiques

Les nombres doivent être séparés de leur unité par une espace insécable. Le cas des degrés/minutes/secondes est l’exception à la règle. On écrit donc :

  • 12 km ;
  • −5 °C.

Les abréviations des unités respectent aussi des normes d’écriture. Dans le cas où l’unité porte le nom d’un savant (James Watt par exemple) son abréviation doit porter une majuscule : W (Watt), J (Joule), A (Ampère) ou encore Å (Ångström). Toutes les autres abréviations ne doivent pas avoir de majuscules : s (seconde), cd (candela) ou encore mol (mole). Le cas particulier (parce qu’il y en a toujours un ^^) est le litre qui a comme abréviation recommandée L afin d’éviter la confusion entre le chiffre 1 et la lettre minuscule l. Pour la petite histoire, un scientifique canadien a eu l’idée de créer un personnage fictif du nom de Claude Émile Jean-Baptiste Litre pour justifier l’utilisation de la majuscule de l’abréviation. Mais le canular a vite été découvert.

Quelques autres règles au sujet des unités :

  • on ne mélange jamais des unités et des abréviations : soit 18 mètres par seconde, soit 18 m/s, mais pas 18 m par seconde ;
  • les unités liées à un nom d’un savant sont des noms communs et doivent donc s’écrire sans majuscule et s’accorder dans le cas où elles ne sont pas abrégées : on écrit donc, soit 3 A, soit 3 ampères, mais pas 3 Ampères ;
  • les abréviations sont invariables et doivent êtres droits : 18 cm et non 18 cms ou 18 cm ;
  • pour les mesures de températures, le kelvin n’est pas une échelle relative comme le degré Celsius mais une échelle absolue. Elle ne doit par conséquent pas s’écrire degré kelvin ou °K. On dit et on écrit juste 40 K ou 40 kelvins ;
  • dans le cas de division d’unités, il ne faut pas placer plus d’une barre oblique — / — dans l’unité. Sinon il est préférable d’utiliser la notation −1 : m/s ; m ⋅ s−1 ; kg ⋅ m ⋅ s−1 ; A · m−1 · s−1.

Jusqu’ici, toute la littérature est plutôt d’accord sur les normes à utiliser. Mais pour la suite, ça n’est pas vraiment le cas, nous allons maintenant rentrer dans le cœur du sujet.
C’est en effet sur les multiples d’unités que les erreurs sont les plus courantes, parce qu’il est très difficile de trouver des sources fiables et viables disant la même chose.
Quand j’ai commencé à rédiger cet article, je pensais faire facilement un état des lieux des normes typographiques des unités en pensant que ça serait rapide, puis de dire « et maintenant en pratique, voilà le super paquet LATEX qui fait tout, tout seul et correctement ». Sauf que ça n’a pas du tout été le cas et le sujet est un peu plus complexe que cela.

Mes recherches se sont d’abord dirigées vers Wikipédia qui est censé, en tant qu’encyclopédie, respecter à la lettre les normes de typographie. Cependant, plusieurs articles se contredisent sur ce sujet et des différences peuvent être relevées sur le site.
Par exemple, il est dit au sujet de l’espace insécable qu’elle est utilisée pour séparer les groupes de trois chiffres dans des grands nombres. Cependant, en copiant une équation d’une constante physique quelconque (ici la charge élémentaire), on obtient le code LATEX suivant : e = 1{,}602\,176\,565(35)\times 10^{-19} \; \mathrm C. En LATEX, le caractère \, correspond à une espace fine insécable. Première contradiction.
Au sujet des multiplications d’unités, la page Wikipédia relative aux règles orthographiques et typographiques du Système international d’unités montre plusieurs notations : A·m−1·s−1 ou W ⋅ m/(m2 ⋅ K).

Du coup je me suis tourné vers les ouvrages français de références en la matière en achetant le Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale pour savoir ce qu’ils disaient. Là encore je n’ai pas été fixé définitivement sur le sujet vu que le livre présente plusieurs écritures des unités (le comble ^^). Il est en effet noté dedans ce paragraphe :

× ou ⋅ : multiplié par (le signe × s’emploie entre les chiffres, le point s’emploie entre les lettres : 4 × 20 ; a ⋅ b ou simplement ab).

Cependant, on peut trouver quelques pages avant ce paragraphe cette notation : h = 6,63 ⋅ 10−34 J ⋅ s. Par conséquent la règle du × pour séparer des chiffres n’est pas respectée.
Par ailleurs, cet ouvrage confirme bien l’usage d’une espace insécable normale pour séparer les groupes de trois chiffres dans les longs nombres, comme il était dit dans l’article de Wikipédia correspondant.

J’ai alors poursuivi mes recherches sur le décret d’application du 4 décembre 1975 que ce dernier ouvrage citait dans ses références. C’est donc dans le Journal officiel du 25 décembre 1975 que j’ai trouvé le décret n° 75-1200 du 4 décembre 1975 […] relatif aux unités de mesure et au contrôle des instruments de mesure. À la section D. — Symboles, on y trouve ce paragraphe :

d) Le produit de symboles de deux ou plusieurs unités est indiquée de préférence par un point comme signe de multiplication. Ce signe peut être supprimé dans le cas où aucune confusion n’est possible avec un autre symbole d’unité.
Par exemple : newton-mètre peut s’écrire N.m ou N m, mais non pas : mN qui signifie millinewton.

Ce décret, certes un peu vieux, mais toujours d’usage légalement nous donne une notation encore différente des autres.

La fin de mon parcours s’est terminé avec Le Système international d’unité (8e édition de 2006) du Bureau international des poids et mesures. Ce document rejoint le Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale en préconisant l’usage du point médian — ⋅ — pour la multiplication des unités, ou par une espace :

Les règles classiques de multiplication ou de division algébriques s’appliquent pour former les produits et quotients de symboles d’unités. La multiplication doit être indiquée par une espace ou un point à mi-hauteur centré (⋅), pour éviter que certains préfixes soient interprétés à tort comme un symbole d’unité.

L’exemple cité pour appuyer ce point est le suivant :

N m ou N ⋅ m pour newton-mètre

Par conséquent, il faut se méfier de Wikipédia qui n’est pas très clair sur le sujet et suivre les recommandations suivantes des ouvrages de références :

  • les valeurs et les unités sont obligatoirement séparées par une espace insécable : g = 9,806 65 m/s2 et non g = 9,806 65m/s2 ;
  • les signes multiplicatifs à utiliser pour des valeurs numériques ou variables sont :
    • croix multiplicative — × — entre deux chiffres : 3 × 4 = 12,
    • point médian — ⋅ — entre deux lettres : p = m ⋅ v,

    et doivent avoir des espaces insécables de part et d’autre du caractère ;

  • dans le cas d’une notation scientifique, l’usage de la croix multiplicative — × — est requis pour séparer le nombre de la puissance (cf. règle ci-dessus) : 6,63 × 10−34 ;
  • les multiples d’unités doivent être séparés par des points médians — ⋅ — (conformément au décret n° 75-1200, au Système international d’unité et du Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale) : J ⋅ K−1 ⋅ mol−1. Ce signe peut être remplacé par une espace insécable seule dans le cas où aucune confusion n’est possible avec un autre symbole d’unité, par exemple : kW h.
    N. B. J’ai eu beaucoup de difficulté pour statuer sur la présence d’espaces (insécables, fines ?) de part et d’autre du point médian entre les unités. En effet, aucun ouvrage ne définit précisément ce point. Dans une finalité de clarté et de lisibilité de ces unités, j’en suis venu à la conclusion que le point médian devait être entouré d’espaces mot insécables, bien que cela ne soit pas clairement écrit dans la littérature. La norme à suivre est donc m3 ⋅ kg−1 ⋅ s−1 et non m3⋅kg−1⋅s−1 ;
  • il est proscrit d’utiliser plus d’une fois la barre oblique — / — dans le symbole d’une unité afin d’assurer sa compréhension. Une barre oblique peut être remplacée par un exposant — −1 — : m/s ou m ⋅ s−1 ;
  • le signe point médian — ⋅ — est privilégié au point classique — . — afin d’éviter les confusions avec le point terminant les phrases (conformément au Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale).

Quelques exemples :

  • constante des gaz parfaits : σ = 8,31 J ⋅ K−1 ⋅ mol−1 ;
  • célérité : c = 299 792 458 m/s = 2,997 924 58 × 108 m ⋅ s−1 ;
  • charge élémentaire : e = 1,602 176 565 × 10−19 C.

Conclusion ?

Vous avez maintenant pris connaissance de ce qu’il se disait dans les ouvrages de références en typographie au sujet des normes de rédaction des nombres et des unités. Comme vous avez pu le remarquer, il n’est pas aisé d’être catégorique sur le sujet. La typographie n’est pas une science exacte et est vouée à évoluer avec les époques et les habitudes. Son objectif premier est d’assurer une bonne compréhension et une bonne lisibilité de textes. Pour cela, des organismes comme l’Imprimerie nationale ou encore Bureau international des poids et mesures élaborent des normes qui assurent au mieux cet objectif.
En tant que rédacteur, il est conseillé de respecter au mieux ces normes mais, selon certaines personnes, celles-ci peuvent aussi être vues comme des recommandations.

D’un point de vue personnel sur ce sujet, je pourrai être considéré par certains typographes comme « radical ». Je suis en effet plutôt d’avis à respecter le plus précisément possible les normes établies par ces mêmes organismes spécialisés afin d’éviter des typographies de rédaction anarchiques et aléatoires selon les auteurs d’un document. Les seules libertés possibles devraient exister que lorsque les normes établies restent vagues. Dans le cas de cet article, l’usage des espaces est peu défini, donc peut autoriser la « personnalisation ». De mon côté, j’ai utilisé des insécables pour rester cohérent avec celles utilisées pour séparer les groupes de trois chiffres.
Ceci-dit, si vous ne souhaitez pas utiliser d’espace du tout pour séparer les unités (imaginons), vous en avez le droit. Certains pensent en effet, et c’est une remarque que j’ai lu plusieurs fois sur des salons de discussions lors de la préparation de cet article, que le plus important est de rester cohérent sur l’ensemble de votre document. Personnellement, je n’approuve pas tellement cet « excès de liberté » sur la typographie à utiliser, surtout dans des documents scientifiques. Cela ouvre la voie à de multitude de règles différentes et entraîne à terme une incompréhension des textes. Le débat reste cependant ouvert et est, à mon avis, sans fin.
Après, comme je l’ai dit : la typographie évolue avec le temps, donc peut-être que ce billet sera totalement désuet dans 2 ans, qui sait ?

Si vous avez des remarques ou des questions sur ce sujet à débat dans le petit monde de la typographie, je vous invite à les poser en commentaires. Je serai ravi d’y répondre. :-)

Sources et références

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