Suis-je Charlie ?

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Je suis Charlie

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Nous sommes Charlie !

Depuis le 7 janvier 2015, nous voyons tous les citoyens du monde, tous les sites Internet, tous les Youtubeurs, tous les blogueurs, tous les politiciens, toutes les entreprises se revendiquant être Charlie. La question que je me pose est la suivante : cette phrase a-t-elle vraiment du sens pour tout le monde ? Tout le monde est-il vraiment Charlie ? Tout le monde était-il vraiment Charlie avant ? Et dans un an, tout le monde le sera-t-il vraiment encore ?

J’ai moi-même affiché l’image « Je suis Charlie » sur mes différents sites Internet. Pourquoi ? Je reviendrai là-dessus à la fin de ce billet.

L’attentat dramatique du journal libre et satirique Charlie Hebdo et du lâche assassinat de caricaturistes célèbres, d’agents de police, de journalistes et de salariés du journal est une attaque directe de la liberté de la presse et de la liberté d’expression dans notre pays.

Tout d’abord, j’aimerais soulever un point que je trouve insupportable dans ce que j’ai entendu dans les médias ces derniers jours (ou plutôt pas assez, voire pas entendu du tout) : c’est les noms des douze personnes assassinées. Ça n’est pas parce que cinq d’entre elles sont particulièrement connues que les sept autres doivent être oubliées. Voilà donc la liste complète des victimes :

  • Frédéric Boisseau, agent d’entretien ;
  • Franck Brinsolaro, brigadier au service de la protection ;
  • Jean Cabut, dit Cabu, dessinateur ;
  • Elsa Cayat, psychanalyste et chroniqueuse ;
  • Stéphane Charbonnier, dit Charb, dessinateur ;
  • Philippe Honoré, dit Honoré, dessinateur ;
  • Bernard Maris, économiste et chroniqueur ;
  • Ahmed Merabet, agent de police ;
  • Mustapha Ourrad, correcteur ;
  • Michel Renaud, ancien directeur de cabinet du maire de Clermont ;
  • Bernard Verlhac, dit Tignous, dessinateur ;
  • Georges Wolinski, dessinateur.

Étions-nous Charlie ?

Selon moi, la question « étions-nous Charlie ? » a le droit d’être posée1. Étions-nous aussi libres que Charlie Hebdo ? Acceptions-nous il y a plusieurs années tout ce que les journalistes de Charlie Hebdo publiaient dans le journal ? Avions-nous condamné un quelconque journal de presse parce que nous trouvions qu’il en faisait trop ? Avions-nous censuré des propos ? Avions-nous dit « la liberté de la presse je suis pour mais… » ? Si oui, pourquoi sommes-nous Charlie maintenant ?

Je vais détailler ici trois exemples que je trouve assez parlants pour étayer mon propos : la presse, les entreprises et enfin les politiciens.

Partout on entend que Charlie Hebdo était un des rare journal vraiment libre de publier ce qu’il voulait. Les autres journaux l’étaient-ils vraiment alors ? L’étaient-ils assez du moins ?
Si tous les journaux papier de France et les chaînes de télévisions avaient eux aussi publié les caricatures de Mahomet, y aurait-il eu ce massacre ignoble ?

Personnellement, et ça n’engage que moi, je pense que si les organismes de presse et les journalistes français et du monde entier usaient de la même liberté que Charlie Hebdo, toute cette histoire ne serait jamais arrivée.
Toute la presse profitait-elle assez de sa liberté avant ? — Je ne pense pas. — Toute la presse aurait-elle dû en profiter davantage ? — Je pense. — Toute la presse devrait-elle en profiter au maximum à l’avenir ? — Oui, c’est le moment ou jamais !

Je pense que pour respecter le « politiquement correct », beaucoup de médias et journaux s’autocensurent : pour ne pas froisser les politiciens, les religions, les entreprises, les gens qui les financent, etc. Et à force de ne plus froisser personne, nous avons pris l’habitude de rejeter et condamner des articles dérangeants, des dessins grinçants et acides ou encore des photos crues et choquantes. Rien ne doit plus contrarier, dépasser, choquer. Tout doit être lisse, propre et gentil… C’est à ce moment-là que des journaux tels que Charlie Hebdo se retrouvent attaqués, parce que nous n’avons plus l’habitude de lire ce qu’ils écrivaient et de voir ce qu’ils dessinaient. Ça aurait pourtant dû être la norme de tous les journaux.

Par exemple, il y a quelques mois de cela, je contactais France Télévision pour leur demander de parler de la loi Cazeneuve (j’en reparle plus bas) au journal télévisé. En effet, n’ayant pas la télévision chez moi, c’est en parlant de cette loi liberticide française à mes parents que je me suis rendu compte qu’ils n’étaient pas au courant… Je n’ai jamais eu de réponse de la chaîne et je ne pense pas qu’ils en ont reparlé depuis… Pourquoi ? Pourquoi tenir les français dans l’ignorance d’une telle loi ?

Le sous-titre de mon blog (adaptée d’une devise Shadok que j’aime particulièrement2) est la suivante :

« Il vaut mieux publier même s’il ne se passe rien que risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne publiant pas. »

Cette phrase correspond parfaitement à mon idée de la liberté de la presse et d’expression. Et surtout, je trouve qu’elle correspond totalement à la situation actuelle, même si, le passage « même s’il ne se passe rien » pourrait être remplacé par « même s’il se passe des choses horribles ». Dans le cas de Charlie Hebdo, « quelque chose de pire » serait qu’il n’existe plus de Charlie Hebdo suite à ces événements. La chose de pire serait que les médias s’autocensurent davantage ou que la liberté de la presse n’existe plus réellement de peur de nouvelles attaques et atteintes à leur liberté. La chose de pire serait que la mort de ces douze personnes entraîne un retour en arrière de la liberté de la presse.
Au contraire : il faut qu’elle soit un moteur pour la pousser encore plus en avant. Soyons encore plus libres et encore plus indépendants !

Avoir peur de parler ou d’écrire serait perdre contre le terrorisme, leurs donner raison.

Il en va de même pour certaines entreprises qui abordent aussi un joli « Je suis Charlie » sur leur site Internet ou qui ont fait un communiqué disant qu’ils étaient eux aussi Charlie.
L’exemple que je trouve être le plus choquant est celui d’Apple. Il n’y a jamais eu d’application Charlie Hebdo pour les smartphones et tablettes Apple car elle n’aurait pas respecté pas les conditions de validation des applications de la firm. En gros parce que les dessins représentaient des fesses et des seins… « Couvrez ce sein que je ne saurais voir » dit très bien Molière dans Tartuffe : on se croirait revenu au xviie siècle… Apple a donc aussi, indirectement peut-être, censuré le journal depuis des années. Pourquoi auraient-ils le droit, maintenant, de s’appeler Charlie ? Y aura-t-il une application pour iPhone et iPad « Charlie Hebdo » dans les jours à venir ? J’en doute fort…

C’est pour moi de l’hypocrisie au plus haut niveau. La liberté de la presse et des utilisateurs n’existe pas chez Apple : ils décident de ce qui est autorisé ou non sur leurs appareils. Apple n’a pas tué les dessinateurs de Charlie Hebdo mais tue leurs messages depuis des années !



Enfin parlons de la classe politique.

Le gouvernement a-t-il lui aussi le droit de s’appeler Charlie ? Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a-t-il lui aussi le droit de s’appeler Charlie ? Lui-même qui, il y a seulement quelques mois, a fait voter une loi contre le terrorisme réduisant encore une fois la liberté d’expression et la liberté d’accès à l’information des citoyens français en autorisant le filtrage administratif de sites Internet.
Une mauvaise réponse a un problème bien posé… ou une bonne réponse à une question mal posée…
La Quadrature du Net a créé un site Internet au sujet de cette loi. Bien évidemment je vous invite à le lire via cette URL : https://presumes-terroristes.fr.
Pire encore : depuis les derniers événements le gouvernement cherche à brider encore plus l’Internet en notifiant Bruxelles de nouveaux décrets d’application de la loi LOPPSI permettant le filtrage administratif. Un article, encore une fois rédigé par La Quadrature du Net, est à lire par ici.

De plus : cette loi, qui n’est même pas encore en application, aurait-elle empêché le meurtre de douze personnes à Charlie Hebdo ? Malheureusement pas… Ça n’est pas en censurant des sites Internet que nous aurions empêché ce massacre.

Selon nos chers politiciens, la source de la radicalisation de personnes viendrait de l’Internet. Partiellement faux ! La preuve c’est en prison et au Yémen que les assassins de Charlie Hebdo se sont radicalisés et se sont entraînés ! Ne vous trompez pas d’ennemis et surtout ne punissez pas les mauvaises personnes !

Pour clore cette question que je pose, je trouve ça sincèrement magnifique que la Terre entière se revendique Charlie comme marque de soutien et de solidarité au journal. Seulement, j’espère surtout que les gens pour qui être Charlie n’avait pas de sens véritable en 2014 (et qui le revendiquent maintenant) le deviennent vraiment en 2015. J’espère qu’ils se rendront compte de ce qu’implique réellement la liberté de la presse et d’expression en France et dans le monde au moment où elle est touchée en plein cœur… C’est le rôle de chacun d’entre nous, citoyens comme politiciens, de défendre la presse et nos libertés en toutes occasions, quoi qu’il arrive.

Il m’arrive de lire des commentaires de certaines personnes qui prétendent que personne n’a davantage le droit que d’autres de se revendiquer Charlie. Ah bon ? Et si Kim Jong-un envoyait un message officiel « Je suis Charlie », trouvez-vous que ça aura autant de valeur que si c’est Liu Xiaobo3 qui se revendique Charlie ?
On a tous une part de responsabilité dans ce qui est arrivé ce 7 janvier ; certains ont des plus grosses parts que d’autres je pense. Notre lassitude de nos libertés individuelles et fondamentales en fait partie !



The Great Dictator (1940) – Je suis Charlie… Chaplin !4

Et moi : suis-je et étais-je Charlie ?

Je ne sais pas si je suis le mieux placé pour répondre à cette question.
D’un point de vue très personnel : oui, je pense que j’étais Charlie avant le 7 janvier 2015, que je suis bien évidemment Charlie depuis cette même date et que je serai toujours Charlie à l’avenir.

J’ai toujours été convaincu de l’importance de la liberté de la presse tout en observant un relâchement de certains médias sur ce point. En effet je pense qu’il y avait des grains de sable dans le rouage de la presse libre depuis plusieurs années : une grande majorité de la presse française ne profite pas assez de sa liberté difficilement gagnée il y a plusieurs centaines d’années. C’est devenu la course aux scoops, aux first, au nombre de « +1 » et de « J’aime » sur le Net au détriment de la qualité et de l’investigation. En disant cela je pense particulièrement aux chaînes d’informations comme BFM TV et I-Télé, qui sont à la presse ce que l’émission Les Anges de la téléréalité est à la culture. Je ne dis pas non plus que tous les médias et organismes de presse sont à mettre à la poubelle, certains ont bien évidemment su conserver leur indépendance (vis-à-vis de certaines banques ou entreprises privées par exemple5) et les valeurs de la presse libre.

Mais cet attentat va, à mon sens, bien au-delà de la liberté de la presse. Et donc que le slogan « Je suis Charlie » va lui aussi bien au-delà du soutien au journal satirique.

J’observe en effet depuis plusieurs années que nos propres libertés individuelles s’évaporent elles aussi petit à petit, peut-être par habitude. Nous ne nous rendons plus compte des libertés que nous avons la chance d’avoir et que nous oublions de faire valoir. Au même titre que certains journaux et médias de presse oublieraient presque qu’ils ont la capacité de s’exprimer de la façon dont ils veulent.
Seuls quelques médias (Charlie Hebdo en est un très bon exemple) s’autorisent encore à profiter au maximum de leur liberté et leur indépendance. Seulement, à cause des autres médias, trop neutres et trop politiquement corrects, et à cause de nous, trop peu sensibles à l’importance de leur liberté de ton, ils en payent malheureusement le prix fort.

Cet attentat doit être perçu par tout le monde comme un électrochoc les invitant à reprendre le contrôle de leurs libertés : citoyens comme journalistes. Nous sommes libres de parler, nous sommes libres d’écrire, nous sommes libres de nous déplacer, nous sommes libres de protéger notre vie privée. Ce sont les meilleures armes que nous puissions avoir entre nos mains : ne les laissons pas s'enrayer, utilisons-les avant qu’on nous oblige à les déposer !

Dans les atteintes à nos libertés, la principale est celle entraînée par l’excès de sécurité vendue par nos politiques. J’ai, de mon côté, toujours accusé les mesures liberticides que les gouvernements faisaient voter sous prétexte d’accroître la sécurité du peuple. Le meilleur, ou pire selon les points de vue, exemple est celui cité plus haut sur la loi Cazeneuve. Je repense alors à une citation de Benjamin Franklin qui est la suivante6 :

« Ceux qui sont prêts à abandonner une liberté fondamentale pour obtenir temporairement un peu de sécurité, ne méritent ni la liberté ni la sécurité. »

Je crains malheureusement que notre société se dirige dans ce sens…

Un autre exemple d’atteinte que nous subissons tous les jours est portée à notre liberté de mouvement à cause de la vidéo-surveillance. Les caméras sont, à mon sens, inutiles et particulièrement intrusives dans notre société.
S’il n’y avait eu que des caméras à Charlie Hebdo la conséquence aurait été une vidéo du massacre de douze personnes. Une caméra n’agit pas. Une caméra ne dissuade pas des terroristes qui sont prêts à tout pour faire ce qu’ils veulent.
Je pense qu’il faut plutôt mettre en place des moyens humains pour lutter contre le terrorisme et la délinquance, pas des moyens techniques.
La comparaison entre le 11 septembre 2001 et le 7 janvier 2015 a été mentionnée à plusieurs reprises. J’espère seulement que la politique française ne ressemblera pas à celle menée aux États-Unis (torture, surveillance massive, NSA…). Cela serait fatal à notre pays.

Enfin, parce que je suis particulièrement orienté vers l’informatique, une troisième atteinte que nous subissons régulièrement est dirigée sur notre vie privée, notre accès à l’information et la liberté d’expression à travers l’Internet et les logiciels privateurs. Comme je l’ai dit plus haut, les utilisateurs de matériel de la marque Apple ne sont pas libres : ils ont accès à l’Internet via des applications qu’Apple aura jugées comme étant correctes. Selon eux Charlie Hebdo n’était pas correct…
Les personnes sur Facebook, Twitter et autres services de communications centralisés ne sont pas libres non plus. Leur liberté d’expression est limitée par des conditions générales d’utilisation qu’ils ont acceptées sans les lire. Tous leurs propos sont susceptibles d’être supprimés et donc censurés. Pas très grave vous dites ? Cela représente pourtant une grave atteinte à leur liberté d’expression. Que le message contienne la photo d’une fesse sur Facebook ou une incitation au terrorisme est presque secondaire. Ce n’est pas le rôle d’une entreprise privée de vous censurer. Dans un État de droit cela doit être précédé d’une décision de justice. Ne l’oubliez pas.
Certes, la censure d’une photo sur Facebook est évidemment bien moins dramatique que l’assassinat de journalistes, mais c’est selon moi du même ordre d’un point de vue moral.
Le premier problème que pose la censure gérée par une entreprise, c’est que la limite entre l’acceptable et l’inacceptable est variable selon l’humeur du patron.
Le second problème soulevé par les réseaux sociaux est que les gens ne sont pas éduqués à parler en public. Parler sur Twitter ou lors d’un repas de famille est très différent : on n’y dit pas les mêmes choses et encore moins de la même façon. Pourtant, encore aujourd’hui de nombreuses personnes ne savent pas parler publiquement… même parmi nos politiciens ! Il n’y a qu’à voir leurs comptes Twitter…
C’est le rôle de l’Éducation nationale à mon avis de faire ce travail : former une génération de citoyens et d’Internautes.

Bref, « Je suis Charlie » ne signifie pas que « je défends la liberté de la presse ». Il signifie aussi « je défends mes libertés individuelles ». Que je ne sois pas non plus censuré. Que mes libertés fondamentales ne soient pas non plus bafouées par certaines personnes et entreprises.
Pour cela il faut faire des choix : choisir des sources d’informations libres, défendre coûte que coûte les médias qui doivent l’être et rejeter ceux qui ne le méritent pas, choisir une politique qui ne nous oppresse pas et enfin choisir des logiciels libres en lesquels nous pouvons avoir confiance.
C’est seulement par ces choix que nous construirons une société plus libre et plus respectueuse de chacun.

De mon côté, je m’efforce de respecter ces différents points afin de me rendre le plus indépendant possible et le plus libre possible.

Donc oui, selon moi :

J’étais Charlie !

Je suis Charlie !

Je serai Charlie !

Je n’ai pas peur !

Je suis libre !

Merci à ma sœur pour son avis sur ce billet, à Meriem et à La_mouette pour leurs retours et leurs corrections ! :-)

Notes :

1. Et la personne qui me critiquera sur ce point n’est définitivement pas Charlie !
2. Devise initiale : « Il vaut mieux pomper même s’il ne se passe rien que risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas. »
3. Liu Xiaobo a reçu le prix Nobel de la Paix en 2010 « pour sa lutte de longue durée et sans violence, en faveur des droits de l’homme en République populaire de Chine » (source : Wikipédia).
4. Mince… point Godwin atteint ! :-þ
5. Par exemple, le journal Le Monde racheté par trois grands chefs d’entreprise en 2010, Direct Matin appartenant au groupe Bolloré ou encore le journal 20 Minutes appartenant à TF1. Quand des organismes de presse deviennent des entreprises cotées en bourse, les intérêts du journal sont orientés vers le profit au détriment de la liberté de la presse à mon avis…
6. Citation originale : “Those who would give up essential Liberty, to purchase a little temporary Safety, deserve neither Liberty nor Safety.” (Source : http://franklinpapers.org).

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